Gaz de schiste : comment Total & Co travaillent l’opinion

Rue89
Influences 20/08/2012 à 12h51

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89

L’industrie pétrolière a perdu la première manche avec l’interdiction des gaz de schiste, elle ouvre maintenant un nouveau front. Première cible : les journalistes.


Un puits de gaz de schiste à l’est du centre-ville de Fort Worth, en septembre 2011 (Xavier Frison/Politis)

La bataille de l’opinion sur les gaz de schiste est entrée dans une nouvelle phase : les partisans de cette nouvelle resssource redressent la tête et les pétroliers mettent les bouchées doubles pour convaincre les journalistes des bienfaits possibles de son extraction, en termes d’emplois, de croissance et d’indépendance.

A lire certains éditos comme dans Le Monde ou dans Challenges (une tribune signée par Claude Perdriel, par ailleurs actionnaire de Rue89), les risques environnementaux de l’extraction des gaz de schiste, contre lesquels l’opinion s’était mobilisée avec José Bové, jusqu’à obtenir leur interdiction apparaissent soudain négligeables.

La commission européenne s’en mêle
La Commission européenne, qui affiche jusque là une neutralité sur le sujet du gaz de schiste, vient de lancer un appel à projets pour financer des campagnes d’information des citoyens. Une initiative destinée à renouer le dialogue avec l’opinion, mais aussi à rendre plus acceptables de futures décisions.

A l’approche de la conférence environnementale des 14 et 15 septembre, les industriels espèrent rouvrir le débat en France. Ils ont déjà trouvé une oreille attentive chez Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif, qui a demandé en juillet que la question de l’exploitation des gaz de schiste soit « posée ».

Chez sa consœur en charge de l’Environnement, Delphine Batho, on a « conscience de l’offensive, mais ça ne prend pas ». D’ailleurs, les opposants aux gaz de schiste reçus par François Hollande pendant ses vacances au fort de Brégançon se sont dits satisfaits et ont trouvé le Président « à l’écoute ».

« La moustache de José Bové peut blanchir »

Rien n’indique que la position du gouvernement pourrait évoluer dans un avenir immédiat. Mais comme le remarque Marine Jobert, journaliste et co-auteur du livre « Le Vrai Scandale des gaz de schiste » (éditions Les liens qui libèrent), « les pétroliers ont le temps ».

Surpris par l’éveil de l’opinion, lorsque la délivrance des permis d’exploration a été révélée, puis la technique interdite, ils ont perdu la première manche. Maintenant, ils commencent à travailler « l’acceptabilité sociale de la méthode ». Marine Jobert explique :

Méthode

Pour extraire le gaz naturel contenu très profondément (à plus de 200 mètres) dans le sous-sol, les industriels utilisent des méthodes dites non-conventionnelles comme la fracturation hydraulique.

Il s’agit de forer en injectant un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques. Le méthane est alors libéré des roches de schiste fissurées. Les Etats-Unis utilisent cette technique depuis le début des années 2000, mais la France l’a interdite par la loi du 13 juillet 2011.

« Pleins de gens ne connaissent pas encore le sujet. Il s’agit d’estomper l’image barbare de la fracturation hydrauliquevéhiculée depuis le film “Gasland”.

Les pétroliers ont le temps. La moustache de José Bové peut blanchir que les industriels, eux, seront toujours là. Et puis, si les prix du gaz étaient multipliés par quatre ou qu’on entrait dans un gros conflit avec la Russie, des verrous pourraient sauter. »

Les écologistes, entrés au gouvernement, guettent tout éventuel revirement des socialistes sur le sujet. Jean-Vincent Placé, qui dirige le groupe EELV au Sénat, prévient :

« Si l’arbitrage actuel était remis en cause, ce ne serait pas un signal négatif mais un changement de pied anti-écolo. Je rappelle que la proposition de loi du 13 juillet 2011 a été signée par Jean-Marc Ayrault et Arnaud Montebourg, alors très mobilisés sur le sujet.

On ne peut pas avoir une politique quand on est dans l’opposition et une autre quand on est au gouvernement. Ou alors, ça va commencer à se voir. »

« Vous êtes la bienvenue pour un prochain voyage »

Avant de retourner l’opinion du gouvernement, les industriels essaient déjà de de travailler celle des journalistes économiques. C’est dans cet esprit que Total a organisé les 17 et 18 juillet derniers un voyage de presse à Fort Worth, Texas, la ville aux 2 000 puits sur laquelle nous avions publié un reportage financé par J’aime l’info.

Trois rédacteurs couvrant le secteur de l’énergie, au Monde, au Point et à L’Usine nouvelle, sont allés aux frais de Total visiter les installations de son partenaire américain Chesapeake. Un photographe américain couvrait aussi le déplacement à la demande de Total afin de proposer gratuitement ses services aux journaux.

C’est le premier voyage de presse organisé par l’entreprise sur ce sujet (sur quatre à cinq par an, nous dit-on), et cette initiative n’aurait rien à voir avec une quelconque actualité, assure le service de presse du groupe pétrolier :

« Notre objectif est de faire découvrir des installations industrielles privées qui ne sont pas faciles d’accès. Notre responsabilité en tant qu’industriels est de montrer ce que l’on sait faire et de répondre aux demandes des journalistes. Vous êtes d’ailleurs la bienvenue pour un prochain voyage… »

Le tour au Texas était assez encadré puisque les journalistes ont eu l’occasion de discuter avec des responsables de Chesapeake, de Total, et de visiter une partie seulement des installations : les forages, mais pas les bassins de décantation, ni le ballet des camions (un millier de trajets par puits) qui posent problème.

Et qu’ont-ils réellement vu des forages ? Le bruit essentiellement, car la fracturation hydraulique se déroule à plus de 2 000 mètres sous terre.

« Je suis favorable aux gaz de schiste »

Le reportage de Jean-Michel Bezat publié dans Le Monde du 26 juillet accompagné d’un édito intitulé « N’enterrons pas le débat sur les gaz de schiste » a suscité la colère du service Planète et l’émotion d’une partie de la rédaction.

Pour répondre à la polémique qu’a suscité son reportage, le journaliste nous explique :

« Sur ce sujet, il y a une sorte de pensée dominante, de doxa, et beaucoup de gens n’ont pas le courage de dire ce qu’ils pensent. Moi je ne suis pas anti-gaz de schiste, j’y suis favorable comme à tout ce qui peut créer de l’emploi. Il ne faut pas s’arrêter à un article et regarder le traitement du journal au global, qui n’est pas univoque. »

Le journaliste reconnaît que c’est un « tort » de ne pas avoir indiqué que son reportage était réalisé dans le cadre un voyage de presse, mais « traditionnellement, on ne le fait pas ».

Pour Hervé Kempf, journaliste au service Planète du Monde, « la question n’est pas de savoir si on est pro ou anti-gaz de schiste mais de présenter des informations pertinentes aux lecteurs ».

C’est bien ce qui pose problème dans le reportage en question. Même si Jean-Michel Bezat s’est documenté avant et après son séjour, à l’arrivée, son texte est un pur bonheur pour Total, et tout débat sur les risques environnementaux est soudain envolé. Extraits :

  • « Emissions de gaz, qualité et salinité de l’eau, produits chimiques utilisés dans la fracturation hydraulique, équipements de forage : tout est sérieusement contrôlé, mesuré, homologué. »
  • « Certains experts jugent que cette industrie a contribué pour 38,5% (soit 65 milliards de dollars) à la croissance du nord du Texas. »
  • « Il n’est pas étonnant que le taux d’approbation dans la population soit élevé. »

« Truthland », la réponse grossière à « Gasland »

Il y a pourtant une autre manière de raconter la polémique outre-atlantique. C’est ce qu’a fait la journaliste du Point embarquée dans le même voyage et dont le reportage paru le 9 août s’intitule « Gaz de schiste : ce miracle qui divise l’Amérique ». Mélanie Delattre, explique avoir accepté l’invitation de Total dans des conditions bien particulières :

« J’avais prévu un reportage sur ce sujet depuis longtemps, l’invitation de Total m’a simplement fait économiser le billet d’avion et permis d’accéder aux installations que de toutes façons je voulais visiter. J’ai ensuite passé une semaine sur place et dépensé plus de 2 000 euros. Mon journal est un des rares qui acceptent encore de financer des reportages. »

Après avoir sagement suivi le programme organisé par Total, la journaliste a loué une voiture et filé rencontrer un magnat du pétrole, un courtier en gaz, une agricultrice, un universitaire… des pro et des anti-gaz de schiste, dans une Amérique qui rejoue à la guerre des experts, comme sur le sujet du réchauffement climatique ou du tabac.

Ainsi, lorsque Jean-Michel Bezat du Monde parle du documentaire « Truthland » comme d’une « contre-enquête d’une mère de famille vivant sur un gisement et partie à la recherche d’une vérité opposée aux “mensonges” de “Gasland” », on est un peu gênés. Il nous répond que « c’était ironique », mais on ne voit pas comment le lecteur aurait pu le deviner.

Le trailer de « Truthland » (en anglais)

En effet, si « Gasland » a été jugé comme un film propagandiste par les partisans des gaz de schiste, la réponse de « Truthland » est carrément grossière. Comme le rappelaient nos confrères de Terra Eco, « Truthland » est un vrai-faux documentaire qui s’inscrit dans la campagne de communication Energy in depth :

« Financée par l’Association des pétroliers américains indépendants (Ipaa), elle a pour but d’informer sur les promesses et le potentiel de développement responsable des ressources énergétiques américaines – en particulier les ressources abondantes d’hydrocarbures de schiste. »

Publicités

commenter...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s