La bataille autour du gaz de schiste reprend dans le bassin d’Alès

21 SEPTEMBRE 2012 | PAR JADE LINDGAARD

 » Fracturation conventionnelle limitée « 

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De toute façon, « il ne s’agit pas de gaz de schiste, mais de recherche pétrolifère pour laquelle cette société possède un permis de prospection », explique la préfecture du Gard. Pour notre géologue anonyme, le sous-sol lorgné par les Suisses contient « du pétrole classique, c’est clair, et pas de l’huile de schiste. C’est du Sannoisien, un étage géologique du tertiaire, dans la roche poreuse et perméable, bien au-dessus de la roche mère ». Rien à voir avec le gaz de schiste, qui correspond à un étage géologique plus ancien, plus profond dans le sol, à partir de 2 500 mètres, précise-t-il. De toute façon, « Il n’y a pas d’huile de schiste dans le sud », ajoute-t-il, fort de son expertise : « Ce que je vous dis, c’est la vérité scientifique, il faut raison garder et se référer à ceux qui savent. »
Le permis du bassin d’Alès s’étend en partie sur un ancien champ pétrolifère (champ de Maruéjols) découvert en 1947 et foré par Elf jusqu’au début des années 1980. Peu productif, il est abandonné alors que les cours du pétrole sont trop bas pour en faire un gisement rentable. Accordé pour cinq ans le 1er mars 2010, le permis de recherche du bassin d’Alès couvre une surface de 215 km2. Dans son rapport du 5 septembre 2011 (à lire en cliquant ici, en pdf, à la ligne « complément »), envoyé au ministère de l’écologie à la suite de la loi Jacob interdisant la fracturation hydraulique, MouvOil assure que « les méthodes d’exploration que nous envisageons sont strictement conventionnelles », et qu’elle« n’a pas l’intention d’utiliser de procédé de fracturation hydraulique ». Ce que confirme Jean-Michel Frautschi, le président de MouvOil : « Nous cherchons de l’huile et du gaz tout à fait conventionnels. »
Pourtant, la demande initiale de permis déposée en 2009 par MouvOil (à lire ci-dessous) contient des informations différentes.
D’abord, le pétrolier insiste sur « l’intérêt de l’exploration des objectifs profonds », et pointe l’hypothèse de l’existence de réservoirs attendus « entre 1 800 et 2 200 mètres ». Non loin donc du seuil des 2 500 mètres évoqué par l’expert du ministère. Ensuite, le document décrit des réservoirs d’huile, « alimentés par les schistes bitumineux du Santonnien ». Les Schistes bitumineux – l’expression est mise en valeur en caractère gras – sont des roches contenant des substances organiques pouvant donner du gaz et du pétrole. Ils entrent dans la famille des hydrocarbures non conventionnels et font l’objet de campagne de dénonciation des écologistes (voir ici par exemple).
Carte postale du collectif 07 Stop au gaz de schiste.Carte postale du collectif 07 Stop au gaz de schiste.
« Ces schistes bitumineux sont si riches du point de vue organique qu’ils on été exploités pendant plus d’un demi-siècle à Vagnas sur la bordure nord du bassin pour produire par pyrolyse du pétrole lampant, des huiles de graissage et du gaz d’éclairage. La justification du forage d’un puits à 1 800-2 200m reste cependant liée à la découverte de structure fermée de taille suffisante. » Même s’il n’est pas certain d’en trouver autant qu’il le souhaite, le pétrolier explicite sans ambiguïté son intérêt pour ces substances fossiles.
Dans le même rapport, il annonce aussi vouloir réaliser un « échantillonnage des roches mères », cette partie superficielle de la croûte terrestre à partir de laquelle se forme le pétrole. À ce niveau-là de profondeur, peut-on encore prétendre prospecter des hydrocarbures conventionnels ? La question se pose d’autant plus que, si l’on se reporte au programme de travail de MouvOil déposé en septembre 2011, on découvre qu’il prévoit la réalisation d’un deuxième forage « jusqu’à 2 400 mètres », près d’un kilomètre plus bas que le premier forage prévu pour atteindre les réservoirs d’huile lourde.
Surtout, dans une lettre envoyée à la mairie de Bessas le 7 juin 2011, dont Mediapart a obtenu une copie, MouvOil écrit envisager de « faire une fracturation conventionnelle limitée » de la roche, afin de « faciliter l’action de l’acide injecté autour du puits, comme cela est fait en routine dans tous les forages du monde ».
Fracturation : le mot est lâché, en noir sur blanc, par l’opérateur lui-même. Il a beau préciser dans le même paragraphe que cela n’a « rien à voir avec le fracking des gaz de schiste », l’intention technique est assez claire. Car il existe diverses façons de fracturer la roche, et pas seulement en effet pour en extraire des gaz de schiste. Cette missive précède de trois semaines le vote de la loi Jacob qui interdit la fracturation hydraulique. Depuis, soucieux de se conformer au cadre légal pour conserver son permis, le pétrolier suisse ne parle plus de « fracturation conventionnelle limitée ».

 » Il y a du gaz sur ce gisement « 

Jean-Michel Frautschi n’en démord pas : « Nos objectifs, c’est la formation du tertiaire, la partie supérieure du Crétacée, le grès, le calcaire : des objectifs conventionnels, tout à fait classiques. » Et il ajoute : « Si j’allais chercher du gaz de schiste, j’irai sur une zone plus au sud-est, où l’on trouve des fondations plus anciennes. »
Mais pour Joël Jolivet, maire de Tharaux, et hydrogéologue au CNRS (voir ici) « Il y a du gaz sous ce gisement, qui peut être de schiste, et il y a du gaz de charbon. Compte tenu de la nature de la roche du bassin d’Alès et de la structure du réservoir de roche mère, on peut y trouver des gisements non conventionnels d’hydrocarbures gazeux et liquides. MouvOil dit ne pas chercher de gaz de schiste, mais c’est une question de sémantique. »
Manifestation à Barjac, le 23 octobre 2011 ©Olivier Sébart.Manifestation à Barjac, le 23 octobre 2011 ©Olivier Sébart.
Selon Serge Bellelle, géologue retraité, membre du comité scientifique du collectif 07 Stop aux gaz de schiste, et ancien du secteur pétrolier, « s’ils veulent faire un forage conventionnel, ils n’ont pas besoin de connaître de façon aussi précise la nature du terrain avec leur acquisition sismique. Ils pourraient se contenter d’un simple carrotage ». MouvOil assure être encore bien loin de pouvoir forer. « On attend une autorisation, même tacite, du préfet pour commencer le permittage », nous explique Jean-Michel Frautschi, c’est-à-dire l’envoi de représentants auprès des propriétaires des parcelles que les camions vibreurs doivent traverser.
Mais Mediapart s’est procuré le document de « déclaration d’ouverture des travaux de recherche de mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux », déposé en août par le pétrolier. On y découvre un calendrier extrêmement précis : reconnaissance sur le site et recherche d’une base de vie en août 2012, puis permittage pendant 30 à 40 jours ouvrables, avant la conduite des recherches sismiques par camions vibreurs pendant dix jours de fin octobre à début novembre, et enfin, le traitement des données en décembre. De quoi commencer à forer dès début 2013.
Ce document contient également une notice d’impact des travaux sur l’environnement. Selon une note des services régionaux du ministère de l’écologie (Dreal du Languedoc-Roussillon et de Rhône-Alpes), la zone d’étude de la recherche sismique « représente un intérêt écologique important, en particulier grâce à la diversité des milieux naturels qui y sont présents : gorges de l’Ardèche et de la Cèze, plateaux calcaire, Garrigues… ». Sur le territoire concerné par le permis du bassin d’Alès vivent des espèces naturelles protégées, comme le vautour parcnoptère, l’aigle de Bonelli, la loutre d’Europe, ainsi que des papillons et des libellules.
Il est traversé par pas moins de 14 zones naturelles d’intérêt écologique faunistique et floristique (ZNIEFF), cinq sites Natura 2000 et neuf espaces naturels sensibles. Par ailleurs, de nombreuses zones habitées sont recensées à proximité (moins de 300 mètres) des lignes sismiques prévues – sur environ 60 km. Autrement dit, même si les travaux du pétrolier restent dans le cadre conventionnel, leur impact environnemental n’est pas nul. Mais selon MouvOil, les dégâts s’ils adviennent, seront limités et compensables.
« Nous sommes détenteurs du permis, nous sommes dans la légalité, conclut Jean-Michel Frautschi. Si nous ne pouvons pas accéder au terrain pour acquérir les données, nous prendrons les dispositions utiles pour rediscuter avec le gouvernement de ce permis accordé s’il ne peut être mis en œuvre ».

Un ex de l’affaire Elf

Les dirigeants de MouvOil (voir ici) ne sont pas inconnus des services de l’Etat. Créée en 2008, cette société suisse accueille dans son conseil d’administration Jack Sigolet, ancien bras droit d’André Tarallo, le M. Afrique d’Elf. Ancien patron de la Fiba Banque française intercontinentale, il semble s’être spécialisé dans les préfinancements pétroliers. Récemment, son nom est apparu dans une enquête helvète sur des détournements de fonds angolais (voir ici). Jean-Michel Frautschi, le président de MouvOil, est lui aussi un ancien d’Elf-Aquitaine, devenu pétro-consultant dans les années 1990. Le vice-président de la société, Max-Louis Bordenave est, lui, un ancien de Total. Des vieux routiers des sphères politico-pétrolières et de leurs insondables arcanes.
Pour Edouard Chaulet, maire de Barjac, et l’un des personnages du documentaire de Jean-Pierre Jaud, Nos enfants nous accuseront (consaré aux dérives de l’industrie agro-alimentaire et à ceux qui s’y opposent) : « Cette affaire n’est pas locale. Il faut cesser de penser l’économie comme on le faisait auparavant. Il y a le changement climatique, la carbonisation de l’atmosphère. Nous nous tournons vers le tourisme, des gens s’installent ici. J’ai dit à MouvOil que j’avais besoin de leurs camions vibrateurs, mais pour faire de la géothermie. »
La bataille du bassin d’Alès n’est pas un cas isolé. En Seine-et-Marne, la société Toreador-Hess-Zaza a rencontré Jean-François Delesalle, le maire de Doue, au printemps dernier. Objet de la rencontre : les forages que le pétrolier souhaite réaliser dans le cadre de son permis exclusif de recherche dit de « Château-Thierry » (voir ici), qui s’étend jusqu’à l’Aisne. Une réunion s’est tenue en juin à la préfecture. Depuis, plus de nouvelles.
Mais dans leur rapport de mai 2011 sur la fracturation hydraulique, les parlementaires Michel Havard et Jean-Paul Chanteguet considèrent que le permis de Château-Thierry comporte des projets d’exploration d’hydrocarbures non conventionnels… Quinze autres permis, qui visent 23 départements au total, sont aussi concernés. Aucun d’entre eux n’est inquiété par la déclaration présidentielle de la semaine dernière. La fracturation hydraulique est interdite. Mais que feront pétroliers et responsables politiques le jour où ils découvriront des gaz et des huiles de schiste, même par inadvertance ?

Modifications vendredi soir à 22h40, suite à la remarque d’un lecteur : en p. 2,le nom  hydrocarbure était improprement accordé au féminin. Même page, le « Sannoisien » était improprement qualifié d »état » alors qu’il sagit d’un « étage ».
Toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées par téléphone entre le 18 et le 20 septembre.
Contactée également par téléphone, la société Toreador-Hess n’a pas répondu à notre demande de réaction. Pas plus de réponse de la part du ministère de l’écologie au sujet de leurs intentions concernant le permis du bassin d’Alès.

 

Maryse ARDITI
Ecologie du carcassonnais, des corbières et du Littoral audois
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